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un froid d'avril et un écran


            Le soleil se lève sur les buildings du quartier de la gare du nord. On est en avril mais toutes les têtes sont recouvertes de bonnets ou de capuches. Les mains sont fourrées dans les poches, comme si elles voulaient disparaître. Faut dire qu'on est dans un avril belge. Faut dire qu'il est à peine 6h du matin et que le soleil n'a pas encore réussi à s'aventurer le long des façades bétonnées. 
          Et les visages. Les visages sont fermés, et pas réveillées. 
De toutes les couleurs, de toutes les formes. 
          Il y a cette famille. Ils ont cinq enfants. Un bébé, deux petites dans une poussette, un autre bébé emballé dans des couvertures et une petite fille qui tremble. Elle est toute mince, toute jeune, toute pas assez habillée et elle tremble.
           Autour, il y a des grues qui tournent, le béton, des camions. Je comprends rien. 
Il y a toutes ces énormes choses autour. Ces trucs compliqués. 
Et il y a cette famille, ces gens. Avec des sacs et des pots de lait pour bébé. 
Il y a tous ces gens avec leurs affaires, d'autres avec rien. 
Il y a tous ces gens avec leurs histoires, leurs passés, leurs racines qu'ils viennent échouer le long de cette file qui grandit. 
Et autour, il y a ces grues qui construisent des trucs compliqués, des immeubles énormes. Et moi je comprends rien.
        Il y a des sirènes de flics, et ces blancs qui passent en costumes et tailleurs. 
Ils passent avec leur gel, avec leurs talons, leurs montres qui découpent le temps, avec leurs bulles de parfum du matin qui disparaissent au long de la journée. 
Ils passent avec leurs histoires, leurs passés et leurs racines. 
Ils passent avec leurs yeux qui ne voient pas. 
Ils passent sans voir ces visages de toutes les couleurs, de toutes les formes. 
Ils passent sans voir cette file de gens avec leurs histoires, leurs passés et leurs racines. 
Ils passent comme si leur chemin était ailleurs que sur ce trottoir plein de gens qui attendent dans le froid d'avril. 
Ils passent sur ce même trottoir au milieu de ces grues, de ces immeubles, des camions et des sirènes de flics. 
Je comprends vraiment rien ce matin. J'ai envie de crier. "Regardez! Ils existent! Ils vivent, ils espèrent eux aussi" 
         J'ai mis mes gants d'hiver et mon bonnet blanc. Je réchauffe ses mains entre mes gants. Ses grosses mains de travailleur. Ces grosses mains qui ont grandis au soleil et ont vécus mille sourires et aventures avant d'échouer ici. Mes pieds me piquent trop fort. 
           Le soleil commence à éclabousser les immeubles et les grues autour. Il est bloqué derrière le WTC, l'immeuble dans lequel on attend de pouvoir entrer. 

         Une foule qui grouille et qui avance au rythme des claquements de talons. C'est l'heure de pointe dans la gare du nord. 
            Ils ne m'ont pas laissée entrer avec lui. A 8h, la porte s'est ouverte. Pour 1h seulement. Alors la file a commencé à s'enfiler par cette petite porte qui crève le WTC. Il y avait des policiers partout, des portiques détecteurs de métaux, des tapis sur lesquelles défilaient les sacs. La famille aux cinq enfants est entrée, elle s'est faite fouillée. Comme tous les autres. Il y avaient des affiches "Retours volontaires" partout. Des gros blancs qui parlaient sans phrase. 
"Nationalité" 
"Ouvrez vos manteaux" 
"Avancez" 
Vous n'êtes pas des êtres humains. 
Vous n'avez rien. 
On a tous pouvoirs ici, et vous n'êtes rien. 
Sans histoires, sans passés, sans racines. 
Votre avenir, on le tient au creux de notre grosse main. 
On vous le balancera à la figure quand on l'aura décidé.  
"Et vous?" "J'accompagne cet homme" "Non, sortez". 
        Alors, je suis partie. En pensant qu'il ne ressortirait peut-être pas d'ici. En pensant qu'ils allaient l'emmener quelque part, loin. Peut-être le renvoyer dans son pays. 
          Alors, j'attends au milieu de la gare du nord pour avoir moins froid. Au milieu de tous ces gens qui déboulent de partout comme un courant. J'ai moins froid mais j'ai peur.

          8h plus tard, il est sorti. Libre. Après avoir été fouillé, enregistré, interrogé. 
"Nom?"
Celui de mon père. Celui qui existe depuis des générations. Celui qui raconte la lignée de mes ancêtres.
"Prénom?" 
Celui que m'a donné mon père.
"Vous êtes de quel pays?"
Le pays de Soudiata Keita, d'Ali Farka Touré. Le pays où l'on parle plus de treize langues différentes. Qui s'étend sur des milliers de kilomètres. Qui voyage entre les paysages verts et les mystères du désert.
"Pourquoi vous êtes là?"
Parce que j'en ai envie. Je veux être libre d'aller où je veux sans me justifier.
        Pendant 8h, il est resté enfermé avec tous ceux qui avaient pu entrer, sans avoir le droit de sortir. Entouré de flics comme s'ils étaient en prison. Comme s'ils étaient des criminels.
         Le chemin commence maintenant. Il est bourré de détours et de mailles serrées qu'il va falloir enjamber, contourner, dénouer. 

(J'ai écrit ce texte le 16 avril 2012. Il relate le passage obligé de tout ressortissant non européen qui arrive en Belgique, de tout demandeur d'asile: l'inscription à l'Office des Étrangers.)

Creuser
(1/03/2014)

Creuser un petit trou derrière cet écran.
Gris, terne, qui enferme.
Ce masque d'une réalité rigide et plantée de cases. 
Ces cases dans lesquelles il faut se couler alors qu'on a pas la forme qu'il faut.
Dans lesquelles il faut se liquéfier, fondre alors qu'on est pas de ce liquide là.
Alors que chacun a sa propre texture, sa propre odeur, sa propre histoire.
Comment tout peut être contenu dans des cases?
Ces cases ne ressemblent à personne.
Elles ont été crées de béton, de plastique, de reflets, d'illusions, de cravates et d'asphalte.
Elles écorchent les formes, les milliers de formes.
Elles en arrachent des morceaux, les écrasent, les taillent, les découpent, les dépigmentent.
Elles détruisent l'unité, l'humanité.
Elles éteignent les accents, les couleurs, les nuances, les traits qui unissent, les contours, les sourires, les rires éclatants, les gestes éparpillés, le plaisir jeté, la chaleur, la douceur, les regards longs, ronds, justes.
Il n'en reste que des cases ternes, un tas de formes séparées, dispersées d'elles-mêmes.

L'écran est là, sous nos yeux. 
Nuque coincée. 
Immobilité engluée.
L'écran modèle, force, coupe les regards. 
Les épaules tombent avec eux.
Et pourtant.

E pourtant, creuser un petit trou. Parce qu'on le sait se qui cache derrière, c'est en nous.
Un petit trou. L'agrandir chaque jour un peu plus. Percer encore et encore. 
Fissurer cette écaille de fausses notes. De sons qui n'existent pas vraiment.
Revenir. Encore et encore percer. 
Puis fracasser, à coups de confiance, de sourires, de nuances, de gestes et de couleurs. 
Le regarder s'écrouler et libérer cette immensité. 
Retourner en soi. Renouer. 
Le ciel est immense derrière l'écran.




Quelque chose approche



Souris, baleine, hippocampe et poisson chat! 
(Quelque part vers le mois de décembre)

Une seule journée. Un matin se lève, un soir se couche et pendant ce temps, la boîte à rêves a le clapet qui sort de ces gonds.

Pas de soleil, qu’à cela ne tienne! Appelez moi l’éclairagiste.

Comment, ils n’ont pas besoin de lumière? Comment cela serait-il possible?

Pas de chauffage, peut importe, amenez le plombier du ciel! Il fera quelque chose.

Mais comment cela, ils n’ont pas froid? Enfin ces gens seraient-ils autre chose que des humains?

Mais certainement madame. Elle, c’est la Reine de l’humeur, elle dit que tout est en ordre aujourd’hui. Que nous pouvons nous reposer. Ils semblent s’être éveillés depuis longtemps.

A quoi sert-on si nous ne pouvons plus leur ouvrir les yeux? Les étirer, leur écarter la bouche quand ils baillent. A quoi sert-on si quelque chose d’autre que nous leur fait rougir les turbines. Que deviendront nous?

Voilà des semaines que cette baleine loge dans son estomac. Oui, une baleine, absolument. Une baleine! Bien sur, elle se liquéfie, c’est qu’il n’y aura bientôt plus de place! Réfléchissez un peu. Où le mettrons-ils sinon? Bien sur elle ne partira pas sans laisser un héritier. Un poisson chat me semble-t-il. Il restera à sa taille de base par contre. C’est ce qui a été convenu en tous cas. Oui, c’est toujours comme ça. Pas de répit pour les fabriqueuses de vie.

Oui, j’ai entendu parler de cette souris qui court dans sa tête. On raconte qu’elle serait agoraphobe. Oui, une souris agoraphobe. Elle n’aime pas séjourner avec les idées de madame et leur mène la vie dure. C’est qu’elle devient hystérique. Mais non, la souris pas madame. Oui. Et alors elle se met à courir partout sans prendre garde à toutes ces broutilles qu’elle envoie valser. Oui, des broutilles c’est ce que je dis. A quoi bon toutes ces choses dans un cerveau de femme? Il suffit d’un sourire et de douceur. Que faut-il d’autre? Madame se plaint d’avoir le cerveau liquéfié. Tant mieux pour elle, elle devient convenable au moins. Peut-être même qu’elle finira par se taire.

On raconte bien d’autres choses vous savez. Le temps est devenu bizarre ces temps-ci. Il s’agite et se secoue, puis sans nous prévenir il s’arrête. J’ai failli me briser le nez la dernière fois. Sans prévenir je vous dis. Ils parlent d’une journée, arrivent le sourire béant et nous parlent d’une journée. Mais nous, nous savons qu’il y a des semaines que ça dure. Oui peut-être celle-ci est-elle plus… Mais bon tout de même, le temps devient fou je vous le dis! 


Tourbillons. Vagues. Rafales. Élans. Brises.
(21/03/2014)

Je vogue sur ce temps là de ma vie.
Ballotée, entrainée. Tout se bouscule.
Le temps fait des bons. Et pourtant j'attrape.
Je ressens, je pénètre entièrement ces moments.
Une profondeur. Je rentre en moi.
En ce corps qui change.
Tellement présent qu'il m'embarque loin des éboulis glissants.
Il imprègne chaque repos, chaque pas, chaque réveil.
Ce corps qui pèse, qui tire, qui se courbe, qui change d'équilibre.
Les douleurs sont là pour m'y faire entrer. 
Elles sont les portes par lesquelles je me pose sur ce temps là de ma vie.
Par lesquelles je rencontre cette nouvelle vie qui vient chambouler la mienne.
Lui faire prendre une nouvelle courbe, une nouvelle couleur, une nouvelle odeur. 
Qui en contiendra des milliers de nouvelles courbes, 
de nouvelles couleurs, 
de nouvelles odeurs. 
La découverte d'une nouvelle vie vient teinter chacun de mes moments.
Je ne finis d'apprendre comment il grandit, 
Comment il évolue, 
Comment il ressent, 
Comment il voyage en moi, 
Comment il va me rejoindre.
Je ne finis pas d'apprendre tout ce qu'il éveille en moi,
Toutes celles que je peux être.
Je ne finis pas d'apprendre qui nous sommes, 
Tout ce que nous pouvons être, 
Tout ce que l'on devient,
Ensemble.
Nous trois.


Un matin coloré

Ce matin là, il y avait des fleurs roses comme des dragibus dans les arbres.
Ce matin là, elles se mariaient en un bouquet de douceur avec les feuilles vertes à l’olive et au citron des autres.
Ce matin là, Il y avait un camion jaune plein de soleil et une voiture bleue comme la mer qui suivaient une bicyclette turquoise dans une chorégraphie rythmée. 

Ce matin là, les pavés de Bruxelles étaient rouges de rire et violets. 
Les trottoirs brillaient de blancs et les briques vibraient de orange.

Ce matin là, Bruxelles n’était pas grise.
Ce matin là, le monde était coloré. 

Et nous on marchait, le poids du sommeil encore présent dans nos yeux. 
Mais ce matin là, tout était plus léger et nos sourires recevaient le vent comme une caresse.

Ce matin là, le poids des jours d’avant s’était envolé parce que nous faisions un pas. 
Un pas qui nous propulsait vers cet après qui revient dans nos phrases et dans nos pensées depuis des mois. 
Cet après qui fait partie d’un paquet d’autres.
Mais, ce matin là, y’en à au moins un qui est devenu notre maintenant.
Au moins ça de fait. 

Ce matin là, on a pu ouvrir ce petit coffret mis de côté. 
Ce coffret qui cache tous nos rêves et nos demains.
Ce matin là, nos rêves se sont ouverts devant nous. 
On a pu les regarder, les saluer en se disant qu’ils n’étaient plus si loin qu’avant. 
Qu’on avait avancé vers eux, un peu plus. 
Un peu plus concrètement. 

Ce matin là, on a signé une déclaration de cohabitation légale. 
On a fait un pas vers sa carte de séjour. 


Le temps d'une ligne

C'est comme un murmure.
Une petite voix qui glisse en nous.
 
Ça s’écrirait sur le visage d’une femme. Sur les lignes que la vie a tracées dans sa chair. Ces lignes nous diraient tout. Tout ce qu’il faut savoir. Ça s’écrirait là comme des notes sur une portée et il nous suffirait de les lire.

Si seulement on savait regarder encore. Si seulement on savait se pencher sur ces visages qui nous entourent. Les scruter comme des indices de ce que nous sommes. Alors on aurait moins peur. On saurait que tout peut arriver, que la vie peut s’écrire en nous. Inévitable. Qu’on ne peut pas l’en empêcher. Qu’on peut seulement sourire de la chance qu’on a qu’elle nous caresse. Qu’elle nous pétrisse. Qu’elle nous forge.

Ça s’écrirait sur les lignes d’un visage. Un qu’on croiserait par hasard.

Si seulement. Si seulement, on arrêtait de les voir comme des dangers ces lignes. Ces traces, ces écorchures, ces ruisseaux, ces canaux de vie.

Ça se lirait sur un visage croisé dans le métro un matin pas réveillé. Un visage qui les rassemble tous. Qui les unit. Un visage qui les contient. Un simple visage qui n’avait rien prévu de tel. Qui ne saurait même pas. Simplement là. La paix descend souvent sans prévenir. Elle s’installe dans un rien.

Ça se croiserait sur un morceau de vie, un bout d’histoire qu’on ne connaitrait pas. Pas en détails. Pas en anecdotes. Un morceau d’humain qui éloignerait les ombres. Nous donnerait des réponses.

Si seulement. Si seulement on n’avait pas oublié. Si seulement on pouvait se souvenir de ce corps qu’on porte. Ce corps qui existe trop souvent à part. Comme un étranger. Comme ces gens qu‘on croise dans le métro et qu’on a peur de regarder. Comme ces odeurs qu’on a peur de rencontrer, ces peaux qu’on a peur d’effleurer, ces yeux qu’on a peur d’attraper.

Si seulement on savait écrire avec nous même. Si seulement on ne passait pas notre temps à nous fuir en se noyant dans le miroir. Si seulement on savait regarder encore.

La paix descendrait de tous ces gens croisés. Tous ces gens qui nous écrivent et que nous écrivons. Tous ces chemins qui se tracent dans nos histoires comme des lignes de ce que nous sommes.

Ça s’écrirait sur tous les visages croisés. Les ronds, les durs, les pâles, les émaciés, les rudimentaires, les colorés, les éteints, les boursouflés, les creusés, les fins, les tirés, les souples, les doux, les longs, les caressés, les aimés, les esseulés, les brisés, les raccommodés, les ternes, les …

Une bulle et des mains


Une osmose. Un moment qui sort d’un jour, d’une nuit, d’une ville, d’un pays.
Un moment qui disparaît dans maintenant.
Entre ce sol là qui porte nos pas et ce ciel là qui nous recouvre.

La musique. Ma voix qui s’envole depuis le cœur de mes tripes jusqu’à ce ciel là.
Qui emporte un torrent. Qui jaillit de moi.
Je vomis des sons qui n’existaient pas dans ma tête.
Que je ne connaissais même pas.
Qui restaient cachés à un endroit de moi.
Des sons remplis de rires et de sel.

« Quand tu chantes, tu deviens toi. »
Quand je chante, je deviens moi. Je me rassemble et me disperse.

Et ses mains qui tapent le rythme de mes sons et de mes lèvres.
Soutenant mes sursauts et mes souffles.

« Quand tu chantes, tu deviens toi. »
Quand je chante, je deviens moi. Je me rassemble et me disperse.

Plus vivante, plus palpable. Mon corps signifie quelque chose, il trouve sa place.

Et ses mains qui me rattrapent quand je redescends. Quand je lâche le micro.

Une osmose. Une danse. Son visage éclate en rires. Lumineux, légers, simples.
Et ses mains qui me guident fermement. Qui m’aident à rester hors de moi.
Hors de ma tête, j’entre dans mon corps. Tout entier.
Et ses mains qui maintiennent la magie en la manipulant comme une bulle de savon.

Une osmose. Un moment qui sort d’un jour, d’une nuit, d’une ville, d’un pays.
Un moment qui disparaît dans maintenant.
Entre ce sol là qui porte nos pas et ce ciel là qui nous recouvre.

Et la musique
Et ma voix
Et ses mains
Et le rythme
Et nos pas
Et les rires
Et le sel
Et le torrent
Et ses mains
Et la bulle
Et mes souffles
Et la danse
Et les rires
Et la magie
Et le ciel
Et ma voix
Et nos corps
Et nos pas
Et …

Et le corps de ma voix
Et la magie de ses rires
Et le rythme de la bulle
Et le sel de nos pas
Et la musique du ciel
Et la danse de nos souffles
Et le torrent de ses mains
Et…

Des heures et des heures qui disparaissent dans maintenant.
Entre ce sol là qui porte nos pas et ce ciel là qui nous recouvre.

Penser à quelqu’un c’est comme avoir une pointe sur ressort entre le cœur et le haut de l’estomac. Elle se met à sautiller chaque fois que la mémoire envoie des images de ce moment. Ce moment où on était dedans. Dans l’apparition.

Ce quelqu’un, il apparaît et fait naître quelque chose. Une fleur. Il y avait un bourgeon là mais on le remarquait pas. Ce quelqu’un l’embrasse et elle nait.

Penser à quelqu’un c’est comme avoir une pointe qui sautille à l’improviste entre le cœur et le haut de l’estomac. Elle prévient pas et s’agite. Je marche, je parle, je regarde, je cuisine, je sors le linge, je ferme les yeux, je m’assois, elle se met à sautiller.

Alors je chante. Dedans s’il le faut, dehors si je peux.

« Quand tu chantes, tu deviens toi. »
Quand je chante, je deviens moi. Je me rassemble et me disperse.



La petite Mamie (4)

Voici la suite de la petite histoire de la petite Mamie. Je vous mets le début ici.
Bonne lecture...

"Le soir même, après que toute la maison se soit souhaitée une bonne nuit, qu'à chaque étage les lumières se soient éteintes, une ombre attendait au lieu de s'endormir. Elle attendait le bon moment. Patiente, et silencieuse, elle restait les yeux ouverts sur la nuit.
     Le signal lui fut donner quand un ronflement discret s'échappa des naseaux de papi, étendu à côté. L'ombre souleva lentement la couverture, elle dégagea prudemment ses jambes, les posa délicatement sur le parquet et se leva le plus silencieusement possible. 
     Elle s'immobilisa soudain, le palpitant suspendu, surprise par le craquement d'une latte de parquet. Elle attendit, inquiète. Mais le ronflement continuait, discrèt, de rythmer le silence. Elle se dirigea vers la porte, sortit de la chambre, longea le mur du couloir et s'y appuya pour respirer un moment.  Elle écouta, attentive. Aucun bruit ne trahissait la présence d'un autre habitant éveillé, elle était bien seule dans la nuit. La première étape avait été passée avec succès!
     Elle sortit de la poche de sa chemise de nuit en polaire rose, orné d'un jardin de fleurs, une petite lampe qu'elle alluma. Le faisceau de lumière éclaira le couloir, sa tapisserie à rosasses brunes et vertes, le petit meuble d'entrée, son petit napperon brodé d'une jeune femme puisant de l'eau dans le puits, et le petit pot en terre dans lequel ils mettaient les clés, les vices, les pièces rouges, et toutes les autres petites choses dont la place avait été oubliée par flemme. Ses petites choses devenaient un trésor quand, désespéré de ne pas trouver ce que l'on cherchait, on venait y puiser dans l'espoir d'y trouver la vice qui manquait, la clé qui ouvrirait cette vieille valise, la pièce qui permettrait d'acheter un petit bout de pain. Une fois par an, Papi décidait de prendre ce pot en terre et de trouver la place à chaque chose qui s'y trouvait. Il passait alors beaucoup de temps à vérifier chaque meuble, chaque appareil, chaque valise...
- Puisque nous avons tout notre temps maintenant que nous sommes à la retraite, pourquoi ne pas l'utiliser à remettre chaque chose à sa place? Qu'il répondait à Mamie quand elle lui disait qu'il allait encore perdre une journée à trier ces "machins seulement utiles à remplir ce pot en terre".
     Cette nuit là, Mamie, puisque c'était elle l'ombre qui s'était faufilée hors de son lit pour une escapade mystérieuse, sourit en pensant à ces petits moments avec Papi.
     Elle éclaira la porte qui donnait sur l'escalier, sa prochaine étape. L'ayant rejoint sur la pointe des pieds, elle tourna doucement la poignée, sursauta quand la porte se mit à grincer légèrement et commença à monter. Elle prenait grand soin d'éclairer la prochaine marche sur laquelle elle poserait son pieds, n'en détachant pas ses yeux. Se retrouver dans un escalier sans lumière était une de ses hantises. Elle sentait alors tous ses repères disparaître, les distances devenaient troubles, la mettant en panique, ce qui n'arrangeait rien.
     Quand elle posa le pieds sur l'avant dernière marche, elle s’arrêta. Le faisceau de la petite lampe de poche, dirigé vers la dernière marche, avait révélé une étrange boîte à chaussures. Posée là dans la nuit...

la petite Mamie (3)

La suite! Demandez la suite! Comme d'hab je remets le début! Bonne lecture.


         "Une petite femme. Une petite mamie, pas trop vieille. Avec son petit chignon gris et ses petites robes en laine tissées de scènes colorées. Dessus, on peut assister à une montée aux pâturages, à une nature morte, à un envol d’hirondelles. Cette petite mamie elle crée ses décors et s’habille avec.
       Elle habite avec sa famille, toute sa famille. Il y a son mari, un papi tout mince et tout sérieux. Un genre d’ascète qui ne donne et ne prend que ce qu’il faut, jamais plus. Il sourit et se fâche juste assez, jamais plus.
    Il y a leur fils. D’une trentaine déjà bien dégarnie. La vie s’occupe tout le temps de lui, et souvent, il en oublie de s’occuper du reste.
    Il y a sa femme, un soleil aux cheveux d’or, qui sourit, comprend et aime. Elle saupoudre sa lumière d’un humour ravageur.
        Et il y a les trois enfants. Une grande Sophie, un moyen Arnold et un petit Rufus. Eux, ils n’ont rien d’autre à faire que d’être des enfants. Ils s’émerveillent, jouent, se chamaillent et aiment tous les adultes qui les entourent.
       Trois filles, quatre garçons, une famille, dans une grande maison. A trois étages, un pour chaque génération.
    Au rez-de chaussée, il y a papi et mamie qui m’aiment plus les escaliers. Au dessus d’eux, les parents qui les aiment de moins en moins. Et au deuxième étages, les enfants qui les transforment chaque jour. En tapis rouge de star, en passerelle dangereuse, en nuages qui emmènent vers le ciel…
    Trente-deux escaliers, trois salles de bains, trois wc et deux cuisines. Deux cuisines, bien différentes...
   
         La première est toujours propre. Chaque chose y est à sa place. Quelle que soit l’heure de la journée, elle pourrait être prise pour une cuisine d’exposition comme celle que l’on trouve dans les grands magasins. Même le vent d’un repas ne soulève pas une petite nuée de désordre. Dans les placards aussi, tout est à sa place. On n'y retrouve que le nécessaire, jamais trop. Un corps a-t-il besoin de sucreries, de gâteaux ou de chocolat ? Non ! C’est du superflu ! Et on ne peut en trouver dans cette cuisine là. Certainement pas !
      Cette cuisine là, elle a un roi. Ce roi, c’est Papi, qui par sa sagesse sauve leurs deux corps, à Mamie et lui, du danger des produits toxiques. Ce roi, il préserve leur équilibre et leur longévité. Et si la reine s’en plaint parfois, c’est qu’elle ne voit pas à quel point ces mesures lui seront bénéfiques, plus tard. C’est qu’il est important de ne pas se laisser prendre par les faiblesses des plaisirs éphémères.
     La deuxième cuisine est un peu comme un chantier. On y trouve toujours les indices d’une recette en construction ou de ses vestiges passés. Les papilles peuvent se rappeler des saveurs vécues ou anticiper les futures en fouillant le plan de travail qui, çà et là, révèle ses merveilles. Les placards de cette cuisine là regorgent de trésors. Ils sont pleins de surprises et de sourires. De couleurs, de boîtes et de matières. On en pousse à l’entrée pour en découvrir toujours plus cachés derrière.
       La reine de cette cuisine là est une magicienne. Elle prépare les repas comme on fabriquerait une potion magique. La reine, c’est Maman. Elle saupoudre, teste, elle exagère et mesure. Au début de chaque repas, elle attend malicieusement, les yeux plissés, le coin des lèvres retroussé, la réaction de ses cobayes. Son mari et ses enfants lui répondent chacun à leur manière. La plupart du temps, c’est l’étonnement, la surprise, la joie qui creusent leurs visages et ferment leurs yeux pendant qu’ils mâchent, dégustent ou goûtent. Mais parfois, la reine a tellement exagéré, ou tellement  peu saupoudré que leurs traits se plissent d’écoeurement. Ceux de Sophie, restants toujours polis.

     Il y a très peu de communication entre ces deux cuisines, et chacune respecte son maître. Il reigne même un esprit fairplay entre le Papi et sa bru. L’un ne juge pas l’autre, ils se vouent respect et compréhension mutuels.
     La seule qui trouble cet ordre, cet accord tacite, c’est la petite mamie. Elle, se sent trompée, injustement punie par la rigueur de son roi. Elle mène en secret une résistance dont, seuls les enfants, ont détecté les traces…

     C'est le petit Rufus qui, le premier, a remarqué quelque chose. Et c'est là que commence l'histoire…

     Ce matin là, les yeux tous collants de fatigue, le petit Rufus était le dernier à rejoindre la table du petit-déjeuner. Après les doux bisous de Maman, les tendres caresses de la grande Sophie, le "Bonjour p'tit gars!" de Papa et le "Rufus est une marmotte!" chantonné par le moyen Arnold, il nia les pots de confiture et de miel pour se diriger vers le placard. Il savait exactement ce qu'il voulait, la seule chose qui valait vraiment la peine d'ouvrir les yeux pour de bon: Le pot de pâte à tartiner au chocolat! Il le ramena en vainqueur sur la table, s'installa et l'ouvrit. Là, le choc lui laissa la bouche ouverte d'étonnement.
- Qu'est ce qui se passe Rufus? Demanda maman.
Il regarda son sourire rayonnant, attrapa son couteau pour commencer à tartiner sa tranche de pain.
- Non… Rien.
- Bien, alors dépêche toi tu vas être en retard pour partir à l'école.
- Oui oui.
Mais le petit Rufus l'avait bien vue, la grosse trace de doigt qui avait emporté une grosse noix de pâte à tartiner au chocolat. Elle avait creusé un sillage, une vallée profonde, pire: un canyon!
     Il savait que personne ici n'avait pu faire une chose pareille. Il les regarda tous, un à un. Papa lisait son journal en cherchant sa tasse de café à tâtons sur la table. Maman gardait un œil sur chacun, elle prit la main de papa et la guida jusqu'à sa tasse. La grande Sophie trempait ses tartines de miel dans son chocolat chaud. La moyen Arnold entassait pain, miel, confiture, pain, miel, confiture avant de tout engloutir bruyamment.
      Dans cette cuisine, on pouvait aimer les aliments, on pouvait les goûter et en abuser parfois, mais jamais, non jamais, se servir de cette manière anarchique! D'autant plus que la veille il avait succombé à la pâte à tartiner au chocolat pour le 4h, et le pot était intact quand il l'avait rangé. Il savait que personne après ne l'avait ressorti. Aucun des quatres qui prenaient leurs petit-déjeuners dans l'insouciance totale. Non, il y avait quelqu'un d'autre qui, dans le secret de la nuit, était venu jusqu'au placard pour arracher une noix de pâte à tartiner dans un geste désespéré. Et le petit Rufus avait sa petite idée…

     Le soir, en rentrant de l'école, il convoqua la grande Sophie et le moyen Arnold pour une réunion de crise dans sa chambre.
- C'est Mamie! qu'il leur dit après leur avoir tout raconté. C'est Mamie, j'en suis sûr!
Sophie mit son index sous sa lèvre et son pouce sur son menton, elle plissa les yeux d'un air pensif.
- Mmmh, c'est tout à fait plausible.
- C'est quoi plausible? Demanda le moyen Arnold.
- Ça veut dire "possible". Répondit le petit Rufus.
- Alors pourquoi tu dis pas "possible"?
- Oui, Mamie est très gourmande. La grande Sophie, elle ne lâchait pas ses réflexions, elle faisait des aller-retours dans la chambre. On savait qu'elle planquait des gâteaux dans sa boîte à culottes, mais Papi lui avait confisqué.
- Ha ha oui! Je me souviens! Il l'avait surprise la tête dans l'armoire en train de mâcher quelque chose! Elle avait mis pleins de miettes dans ses culottes! Ha ha ha! Le moyen Arnold se roulait sur le lit en se tenant le ventre.
Le petit Rufus et la grande Sophie se regardèrent, visiblement, leur frère ne se rendait pas compte que la situation était critique.
- Bon, il faut agir! Nous allons prendre des mesures draconiennes!! La grande Sophie tapa du poing sur le bureau.
- C'est quoi "Draconiennes"?
- C'est "radicales".
- Pourquoi tu dis pas "radicales" alors?..."



La petite Mamie (2)

Voici la suite de la petite nouvelle.
Je remets le début pour vous le remettre en tête.



"Une petite femme. Une petite mamie, pas trop vieille. Avec son petit chignon gris et ses petites robes en laine tissées de scènes colorées. Dessus, on peut assister à une montée aux pâturages, à une nature morte, à un envol d’hirondelles. Cette petite mamie elle crée ses décors et s’habille avec.

Elle habite avec sa famille, toute sa famille. Il y a son mari, un papi tout mince et tout sérieux. Un genre d’ascète qui ne donne et ne prend que ce qu’il faut, jamais plus. Il sourit et se fâche juste assez, jamais plus.

Il y a leur fils. D’une trentaine déjà bien dégarnie. La vie s’occupe tout le temps de lui, et souvent, il en oublie de s’occuper du reste.

Il y a sa femme, un soleil aux cheveux d’or, qui sourit, comprend et aime. Elle saupoudre sa lumière d’un humour ravageur.

Et il y a les trois enfants. Une grande Sophie, un moyen Arnold et un petit Rufus. Eux, ils n’ont rien d’autre à faire que d’être des enfants. Ils s’émerveillent, jouent, se chamaillent et aiment tous les adultes qui les entourent.

Trois filles, quatre garçons, une famille, dans une grande maison. A trois étages, un pour chaque génération.

Au rez-de chaussée, il y a papi et mamie qui m’aiment plus les escaliers. Au dessus d’eux, les parents qui les aiment de moins en moins. Et au deuxième étages, les enfants qui les transforment chaque jour. En tapis rouge de star, en passerelle dangereuse, en nuages qui emmènent vers le ciel…

Trente-deux escaliers, trois salles de bains, trois wc et deux cuisines. Deux cuisines, bien différentes...

La première est toujours propre. Chaque chose y est à sa place. Quelle que soit l’heure de la journée, elle pourrait être prise pour une cuisine d’exposition comme celle que l’on trouve dans les grands magasins. Même le vent d’un repas ne soulève pas une petite nuée de désordre. Dans les placards aussi, tout est à sa place. On n'y retrouve que le nécessaire, jamais trop. Un corps a-t-il besoin de sucreries, de gâteaux ou de chocolat ? Non ! C’est du superflu ! Et on ne peut en trouver dans cette cuisine là. Certainement pas !
Cette cuisine là, elle a un roi. Ce roi, c’est Papi, qui par sa sagesse sauve leurs deux corps, à Mamie et lui, du danger des produits toxiques. Ce roi, il préserve leur équilibre et leur longévité. Et si la reine s’en plaint parfois, c’est qu’elle ne voit pas à quel point ces mesures lui seront bénéfiques, plus tard. C’est qu’il est important de ne pas se laisser prendre par les faiblesses des plaisirs éphémères.

La deuxième cuisine est un peu comme un chantier. On y trouve toujours les indices d’une recette en construction ou de ses vestiges passés. Les papilles peuvent se rappeler des saveurs vécues ou anticiper les futures en fouillant le plan de travail qui, çà et là, révèle ses merveilles. Les placards de cette cuisine là regorgent de trésors. Ils sont pleins de surprises et de sourires. De couleurs, de boîtes et de matières. On en pousse à l’entrée pour en découvrir toujours plus cachés derrière.
La reine de cette cuisine là est une magicienne. Elle prépare les repas comme on fabriquerait une potion magique. La reine, c’est Maman. Elle saupoudre, teste, elle exagère et mesure. Au début de chaque repas, elle attend malicieusement, les yeux plissés, le coin des lèvres retroussé, la réaction de ses cobayes. Son mari et ses enfants lui répondent chacun à leur manière. La plupart du temps, c’est l’étonnement, la surprise, la joie qui creusent leurs visages et ferment leurs yeux pendant qu’ils mâchent, dégustent ou goûtent. Mais parfois, la reine a tellement exagéré, ou tellement peu saupoudré que leurs traits se plissent d’écoeurement. Ceux de Sophie, restants toujours polis.

Il y a très peu de communication entre ces deux cuisines, et chacune respecte son maître. Il reigne même un esprit fairplay entre le Papi et sa bru. L’un ne juge pas l’autre, ils se vouent respect et compréhension mutuels.

La seule qui trouble cet ordre, cet accord tacite, c’est la petite mamie. Elle, se sent trompée, injustement punie par la rigueur de son roi. Elle mène en secret une résistance dont, seuls les enfants, avaient détecté les traces… "

La petite Mamie (1)

J'ai commencé à écrire une petite nouvelle, que j'aimerais terminer petit à petit. 
C'est ma coupine Sophie qui me l'a inspirée en me parlant d'une de ses grand-mère 
qui était un personnage assez épique à l'époque...
Je mets le début ici.
Le titre changera surement...

    
     "Une petite femme. Une petite mamie, pas trop vieille. Avec son petit chignon gris et ses petites robes en laine tissées de scènes colorées. Dessus, on peut assister à une montée aux pâturages, à une nature morte, à un envol d’hirondelles. Cette petite mamie elle crée ses décors et s’habille avec.

     Elle habite avec sa famille, toute sa famille. Il y a son mari, un papi tout mince et tout sérieux. Un genre d’ascète qui ne donne et ne prend que ce qu’il faut, jamais plus. Il sourit et se fâche juste assez, jamais plus.

     Il y a leur fils. D’une trentaine déjà bien dégarnie. La vie s’occupe tout le temps de lui, et souvent, il en oublie de s’occuper du reste.

     Il y a sa femme, un soleil aux cheveux d’or, qui sourit, comprend et aime. Elle saupoudre sa lumière s’un humour ravageur.

     Et il y a les trois enfants. Une grande Sophie, un moyen Arnold et un petit Rufus. Eux, ils n’ont rien d’autre à faire que d’être des enfants. Ils s’émerveillent, jouent, se chamaillent et aiment tous les adultes qui les entourent.

     Trois filles, quatre garçons, une famille, dans une grande maison. A trois étages, un pour chaque génération.

     Au rez-de chaussée, il y a papi et mamie qui m’aiment plus les escaliers. Au dessus d’eux, les parents qui les aiment de moins en moins. Et au deuxième étages, les enfants qui les transforment chaque jour. En tapis rouge de star, en passerelle dangereuse, en nuages qui emmènent vers le ciel…

     Trente-deux escaliers, trois salles de bains, trois wc et deux cuisines. Deux cuisines, bien différentes..."

Parfois

Parfois, quand je parle et que ça ne m'étais plus arrivé depuis un moment, ma voix me fait penser à une voix enregistrée. Comme si elle ne m'appartenait pas. Pire, comme si elle ne sonnait pas comme le moment. Elle sortirait d'ailleurs, d'un autre moment.

Parfois, en Belgique, quand on est dans un train et qu'on doit descendre, disons, à Tournai, on apprend à un moment que la gare de Tournai ne sera plus desservie par ce train. Alors on se dirige vers un contrôleur pour lui demander quoi faire, voire même si ce n'est pas une blague. Et on apprend que, non, ce n'est pas une blague, et que, désolé, on ne sait pas quoi vous dire.
Parfois aussi, quand on est sur le quai, on attend que le train qui doit partir dans 2 min s'ouvre pour y monter. Et la, on le voit partir, vide et fermé. Sous nos yeux, il s'en va, sans qu'on ait pu monter dedans. On se regarde tous, avec incompréhension, du coup.
Parfois, la SNCB crée des relations éphémères entre les gens.

Parfois, quand je vais à Ciney, après avoir passer Namur, je regarde le paysage vert et vallonné par la fenêtre du train. Et là, je m'imagine quand je serais grande, vivant dans une maison quelque part dans les Ardennes, avec ma famille. On aurait un potager, des poules, et tout autour, des espaces pour que mes enfants puissent être des enfants.

Parfois, quand Nina Simone envoie "Wild is the wind", je m'imagine en train de voler au dessus de la campagne. J'ai même pas froid, le vent est doux. Je tente une descente en piquet sur la montée du piano pour raser le sol et remonter au dessus des nuages sur les dernières syllabes.

Parfois, quand une bagnole de flics passe en hurlant, j'ai l'impression de perdre quelques neurones. Un jour que je marchais dans la rue, je disais ça à une oreille. Un homme qui marchait derrière m'a répondu "Il doit pas vous en rester beaucoup des neurones si vous vivez à Bruxelles depuis longtemps!"

Parfois, à la banque, quand une vieille femme sans dent vient interrompre l'échange humain qu'on a avec le guichetier, c'est comme un indice narratif dans une bonne histoire. Ça veut dire que, plus tard dans l'histoire, on va retrouver cette vieille femme sans dent et que là, elle jouera un rôle déterminant pour la suite. Par exemple, on va la recroiser nonchalamment et se rendre compte qu'elle vient de bloquer la seule machine dont on avait besoin. Pas une des deux qui permet de retirer de l'argent, non, la seule qui permet de faire un versement. Et là, on sera face à une histoire qui fonctionne bien. On va même se rappeler les détails de sa toute première apparition. On va la revoir, s'inquiétant de toutes ses dents manquantes quand elle a dit "J'ai laissé ma carte dans le distributeur, je fais comment?"
Parfois, la vie c'est une bonne histoire.

La théorie des bidons d'eau

Y'a des gros bidons d'eau face à moi, contre le mur.
Ils sont bleus, y'en a des pleins et des vides.
Mes joues chauffent, mon cœur s'essaie à la valse.
Y'a une étagère, en face de moi, à côté des bidons bleus. Dans cette étagère il y a d'autres bidons bleus. Y'en a des pleins et un vide. Bizarre comme organisation. Je me demande s'il y a une logique. Les pleins d'un côté, les vides de l'autre?
J'entends les voix de l'autre côté de la porte. Mes doigts attrapent froid. Bientôt, c'est mon tour.
Oui, mais alors pourquoi y'a des pleins avec les vides et des vides avec les pleins?
J'essaie de ne pas commencer à formuler, dans ma tête, des phrases que je vais, de toutes façons, certainement leur dire.
L'autre sort.
Y'a mes lèvres et mon nez qui attrapent chaud.
Je tente un contact avec mon potentiel concurrent.
Il rerentre.
Son verdict?
Bordel!
J'ai la flippe!
Bordel de bordel!
Prendre un verre d'eau nonchalamment?
Non, pas l'courage!
Et puis il va aller où le bidon d'eau du distributeur?
Dans l'étagère ou contre le mur?
Bordel! J'attends, j'entends rire.
Mais oui, quand il sera vide? Où est ce qu'il va aller? Y'a presque plus d'eau dedans. Son verdict approche, quel sera son sort?
Et le mien?
J'aurais ce boulot ou pas?
Bordel! Mes doigts tremblent en écrivant.
Je me remercie moi même d'avoir pensé à prendre mon carnet.
Je me remercie moi même de faire en sorte, dans ma vie, de vivre ce genre de moments intenses.
Bordel! L'autre est sorti. Il a soufflé, il a répondu au téléphone, il est parti, je ne sais pas s'il a été pris.
Un type se sert un verre d'eau au distributeur.
Le bidon est bientôt arrivé à la fin de cette étape qui annonce la prochaine de sa vie. Mais de quel côté? Le mur ou l'étagère? Le côté des vides avec des pleins ou celui des pleins avec un vide?
Bordel! J'attends.

Je suis entrée, j'ai passé l'entretien, je suis ressortie, mais ce n'est pas si simple.
Mon sort oscille toujours entre le mur et l'étagère.
Il ne suffit pas de convenir au poste.
Il ne suffit pas que je me sois sentie comme une rose dans un rosier pendant ma journée d'essai.
Il ne suffit pas que l'équipe que je devrais rejoindre m'aie choisie, moi.
Il ne suffit pas que les enfants m'aient appréciée.
Ce n'est pas si simple.
Il faut aussi que je remplisse toutes les cases administratives de ce foutu système! Mon sort reste en suspend, pendant que je pars à l'aventure à travers les mailles de ce foutu système.
Actiris, ACS, tout ça...

Le verdict est tombé. Le bidon du distributeur est vide.
Il a trouvé sa place: au milieu des autres bidons bleus. Les vides et les pleins.
Mur ou étagère, peut importe.
Où qu'il soit, c'est qu'il doit y être.
Et puis y'aura une autre étape encore après, puis une autre.
Alors cette étape là n'est pas une fin en soit. Elle reste une étape.
Tout ça pour dire que
C'EST BON, J'AI LE BOULOT!!!!!! BORDEL!!!!!!
Et puis d'ailleurs, je suis partie avant de savoir ce qu'allait devenir le bidon du distributeur!

Sophie batifole avec un accordéon

Voici une nouvelle version de ce texte.
Je l'ai retouché et illustré pour un article dans un future web magazine,
je vous tiens au courant!



Sophie batifole avec un accordéon

Dans le quartier Chatelain, tout près de la grande église.
Une rue pavée, briquée, presque peuplée.
Comme un lundi matin quoi.
Les âmes qui s'y promènent ont du temps sans vraiment en vouloir.
Celui d'un trajet, d'un point à un autre pas qui les mènera là.
Mais qui sourit pas ce trajet. Dans l'attente.

Y'a des vitrines, des portes, des fenêtres,
des poteaux, des lampadaires éteints, et au coin,
y'a Sophie.

Sophie, elle est pas grande, elle est pas petite.
Elle est plus ou moins au milieu, entre deux.
Sophie, elle a le visage rond et doux et les cheveux un peu fous.

Sophie, elle se balance.
Sophie, elle batifole avec un accordéon.
Elle sourit, elle rougit. Elle le porte.
L'accordéon batifole avec Sophie. Il la pousse, l'emporte.
Il est très exigeant avec elle.
Ils se cherchent, se connaissent.
Se retrouvent chaque jour comme d'eux inconnus
qui se saluent, puis s'aiment sans vraiment s'en rendre compte.

Ensemble, ils composent un être étrange.
Tout chancelant, plein.
Qui crie, qui sautille.
Porté par un déséquilibre.

Un combat s'engage.
Une danse rythmée de sursauts en sursauts.
Sophie lutte pour le posséder.

Ils tournent, s'arrêtent, reprennent,
tombent, remontent. L'accordéon possède Sophie.

Elle le tient plus près.
Il lui prend ses pieds.
Ses yeux ne voient que lui.
Son souffle n'est que pour elle.

Ensemble, ils ne se rendent pas compte du spectacle qu'ils offrent.
Des regards effrayés qui assistent à leur ronde.
Ces regards qui ne se détachent pas, qui suivent Sophie.
Elle les divise, les détachent de leurs peurs glacées.
Elle les pousse même jusqu'à la fascination.

La danse s'emporte plus encore.
Elle s'emplie d'une frénésie toute morcelée.
Sophie et son accordéon mènent la cadence
sans savoir qui appuie, qui souffle, qui joue, qui vit.

L'implosion a lieu. Elle éclate.

La ronde se jette, s'emparant des restes de raisons débordées.
Les regards sont pris, les bras aussi.
Tous entiers, ils appartiennent à Sophie.
Les pieds ne touchent plus le sol que pour ne pas sombrer.
Pour n'être que sur ce que foule Sophie.
Sophie toute entière appartient à l'accordéon.

Il est vainqueur.
Voleur d'un moment.
Arracheur de ces âmes et de ces corps.

La rue pavée, briquée est peuplée d'hystérie.
Une chorégraphie déambule le long de ses vitrines,
pénétrant les portes, s'insinuant à travers les fenêtres,
entourant les poteaux, contournant les lampadaires éteints.
Jusqu'au bout de leur souffle les corps se démembrent.

Puis, petit à petit,
comme s'efface un sourire,
la danse ralentit.
Le froid reprend ses droits.
Peu à peu, la douceur du soulagement s'installe.
les visages se secouent,
laissant tomber les derniers morceaux de frénésie sur le pavé.

La danse s'arrête.
Les regards se croisent,
se voient, se comprennent, puis,
les pas reprennent leurs trajets.
Comme si de rien n'était.

Tout est en ordre, les victimes sont relâchées.
Elles fuient ce lieu d'euphorie, sans un geste pour Sophie.

Sophie, elle chancèle.
Elle secoue la tête, elle revient à elle.
Ils sont de nouveau deux.
Sophie et son accordéon.

La rue pavée, briquée est maintenant dépeuplée.
Y'a les vitrines, les portes, les fenêtres,
les poteaux, les lampadaires éteints.
Et au coin,
y'a Sophie, qui s'en va son accordéon sur le dos.



Et puis ça aussi:
Adieu tristesse, Arthur H


Le cadeau de mariage!


Une petite soeur, c'est
Une chose précieuse,
un truc mignon,
un machin ronchon
qui m'rend curieuse.

J'ai deux ans,
chouchoute de mes parents,
avant que n'arrive,
cette drôle de betterave.

Une petite sœur,
c'est un bidule minuscule
et très baveur.

"Maman, c'est quoi une Clémentine, en vrai?
-C'est comme une orange, à peu près.
-Moi j'préfère Clémentine, mon héroïne,
elle est plus plein de vitamines!"
La fée bleue, tout ça,
ma Clémentine elle connaît pas.
Alors ça doit être chose,
pas orange plutôt rose.

Avec des p'tits pieds et des cris,
des p'tites mains et des vomis.
Je vole ta poussette,
c'est moi la chouchoute, la préférée.
C'est moi qu'ai gagné,
avant toi que j'suis arrivée!

Moi j'suis plus forte que toi,
j'aide papa,
j'mets des trucs dans ma brouette
pendant qu'toi tu tètes.

Puis après, pas dans l'ordre, pas en rimes,
y'a les bataille de nounours,
notre grande chambre.
Tu veux même pas que j'rentre dans "ton coin"
alors que j'te prête mes parents depuis 7 ans!

"Maman, Marie, elle est méchante, elle veut jamais finir les jeux!"
Moi j'coure pour cacher mon landau,
toi tu serres les dents et tu pleures.

On est Olivier et Sonia,
tu prends l'marteau sur le pouce,
t'as peur des serpents,
moi je veux te protéger avec un couteau
que j'ai fabriqué dans un bout de bois.

Quand tu pleures, j'aime pas, y'a mon cœur qui gonfle.
Quand tu ris, moi aussi j'ai envie, y'a mon cœur qui gonfle.
Quand papa nous gronde je t'aime un peu plus,
si j'avais été toute seule, ça aurait été deux fois plus pour moi.

Et pis finalement, les parents ils ont assez de câlins pour deux.
Alors t'as qu'à rester.
Pis c'est chouette d'avoir un accoudoir pile poil.
Non, c'est pas un câlin, j'm'appuis sur toi c'est tout.

Ma p'tite sœur, c'est ma confidente, ensemble,
on fait des lignes, des gâteaux,
des dessins trop beaux pour maman,
on joue à "Mario Bross".
On apprend la vie quoi. Ensemble, toujours.

On est des stars, comme Whitney et Mariah,
d'ailleurs elle veulent qu'on chante avec elles.
Mais on est trop occupées.
Y'a un autre bidule qu'à débarqué,
un p'tit frère y paraît.

Au début, il est jaune, après il devient bruyant.
Une poupée qui bouge,
qui fait même des vrais cacas.
On a chacune notre responsabilité pour lui.
Une préposée aux jeux, l'autre aux câlins.

Trois fois plus de disputes,
trois fois plus de conneries,
trois fois plus de complicité,
plus deux parents,
ça fait cinq fois plus d'amour.

Ma petite sœur, c'est un visage qui connaît le mien par cœur.
C'est des petites mains que j'ai vues grandir,
et des petits pieds que j'ai vus apprendre à marcher.

Maintenant qu'on est devenues grandes,
on est heureuses dans des villes différentes.
Mais c' qu'est chouette avec une petite sœur,
c'est qu't'es obligé de la voir souvent,
puisqu'elle fait partie de toi.
C'est un peu comme un pied, t'as l'air con si tu marches sans.

Ma Clémentine, t'es une vraie p'tite sœur.
Du fond de mon cœur qui gonfle,
j'te souhaite d'être merveilleusement heureuse avec ton Rominou!!!

Je t'aime!!!



Rendez-vous avec un souvenir

C'est moi qui l'ai appelé.
Je voulais le retrouver à un moment, à un endroit précis.
Que j'aurais choisis.
Je ne voulais pas me laisser surprendre.
J'ai organisé cette rencontre, je suis arrivée avant lui et je l'ai attendu.

Je l'ai vu de loin. Il est arrivé, il est venu à moi. Confiant et entier.
Plein de ce qu'il contenait. Et je l'ai embrassé.

Ensemble, on s'est baladés sur ces chemins qui me serraient le coeur.
Il m'a prise par la main et m'a emmenée.
J'ai visité ces endroits qui me sautaient à la gorge.
Ces morceaux de moi que j'avais mis plus loin.
Je les ai amenés à moi en appelant ce souvenir.
Et en les parcourant, j'ai senti qu'il étaient toujours précieux.
Moins douloureux.

Album 6 piste 6.
Les sourires et la crème d'un moment.
Les mimiques et l'odeur des parois.
Ces cocons dont on se berce.

Abdou, je t'aime. Toujours. J'aime toujours toutes ces choses.
Elles n'ont pas été salies. Elles sont toujours là.
Juste plus douces. Tu es plus doux. Moins brûlant.
Mais tu es là.

J'ai transpiré dans ses bras.
Les papillons tripés s'envolent à sa pensée.
Mais toi, tu es toujours là.

Les battements de temps épaississent
et polissent les cavités douteuses.
Une grosse mélasse, tiède, qui remue. Vivante.
Emporte. Elle transporte et transforme ces bouts abrupts.
Elle les recouvre et les contient.

Album 6 piste 6.
Une masse berce au fond de ce qui reste.
Le souvenir agit. Envoie où il faut.

Puis je choisis, le moment où je le laisse.
Où il reprend sa place et moi ma route.
Ailleurs, avec tout ça.